La Bible pour (des) grands voyageurs
CULTE DU 3 AOÛT 2025 à Levallois-Perret
LECTURES :
Ps 37, 23-24
23L’Eternel affermit les pas de l’homme,
et il prend plaisir à sa voie ;
24s’il tombe, il n’est pas rejeté,
car l’Eternel lui prend la main.
Ac 9, 3-10, 17-19
3Comme il était en chemin et qu’il approchait de Damas, tout à coup, une lumière qui venait du ciel resplendit autour de lui. 4Il tomba par terre et entendit une voix lui dire : « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? » 5Il répondit : « Qui es-tu, Seigneur ? » Et le Seigneur dit : « Moi, je suis Jésus, celui que tu persécutes. 6Lève-toi, entre dans la ville et on te dira ce que tu dois faire. » 7Les hommes qui l’accompagnaient s’arrêtèrent, muets de stupeur ; ils entendaient bien la voix, mais ils ne voyaient personne. 8Saul se releva de terre. Malgré ses yeux ouverts, il ne voyait rien ; on le prit par la main pour le conduire à Damas. 9Il resta trois jours sans voir et il ne mangea ni ne but rien.
10Or, il y avait à Damas un disciple du nom d’Ananias. Le Seigneur lui dit dans une vision : « Ananias ! » Il répondit : « Me voici, Seigneur ! »
17Ananias partit. Une fois entré dans la maison, il posa les mains sur Saul en disant : « Saul mon frère, le Seigneur, [le Jésus] qui t’est apparu sur le chemin par lequel tu venais, m’a envoyé pour que tu retrouves la vue et que tu sois rempli du Saint-Esprit. » 18Aussitôt il tomba comme des écailles de ses yeux et il retrouva la vue. Il se leva et fut baptisé ; 19après avoir pris de la nourriture, il retrouva des forces. Il resta quelques jours avec les disciples qui étaient à Damas.
Col 3, 1-5,
1Si donc vous êtes ressuscités avec Christ, recherchez les choses d’en haut, où Christ est assis à la droite de Dieu. 2Attachez-vous aux réalités d’en haut, et non à celles qui sont sur la terre. 3En effet, vous avez connu la mort et votre vie est cachée avec Christ en Dieu. 4Quand Christ, notre vie, apparaîtra, alors vous apparaîtrez aussi avec lui dans la gloire.
5Faites donc mourir en vous ce qui est terrestre : l’immoralité sexuelle, l’impureté, les passions, les mauvais désirs et la soif de posséder, qui est une idolâtrie
9Ne vous mentez pas les uns aux autres, car vous vous êtes dépouillés du vieil homme et de ses manières d’agir, 10vous avez revêtu l’homme nouveau qui se renouvelle pour parvenir à la vraie connaissance, conformément à l’image de celui qui l’a créé. 11Il n’y a plus ni Juif ni non-Juif, ni circoncis ni incirconcis, ni étranger, ni sauvage, ni esclave ni homme libre, mais Christ est tout et en tous.
Lc 12, 13-23
13Du milieu de la foule, quelqu’un dit à Jésus : « Maître, dis à mon frère de partager notre héritage avec moi. »
14Jésus lui répondit : « Qui m’a établi pour être votre juge ou pour faire vos partages ? » 15Puis il leur dit : « Gardez-vous avec soin de toute soif de posséder, car la vie d’un homme ne dépend pas de ses biens, même s’il est dans l’abondance. »
16Il leur dit cette parabole : « Les terres d’un homme riche avaient beaucoup rapporté. 17Il raisonnait en lui-même, disant : ‘Que vais-je faire ? En effet, je n’ai pas de place pour rentrer ma récolte. 18Voici ce que je vais faire, se dit-il : j’abattrai mes greniers, j’en construirai de plus grands, j’y amasserai toute ma récolte et tous mes biens, 19et je dirai à mon âme : Mon âme, tu as beaucoup de biens en réserve pour de nombreuses années ; repose-toi, mange, bois et réjouis-toi.’ 20Mais Dieu lui dit : ‘Homme dépourvu de bon sens ! Cette nuit même, ton âme te sera redemandée, et ce que tu as préparé, pour qui cela sera-t-il ?’ 21Voilà quelle est la situation de celui qui amasse des trésors pour lui-même et qui n’est pas riche pour Dieu. »
22Jésus dit ensuite à ses disciples : « C’est pourquoi je vous le dis : ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de ce dont vous serez habillés. 23La vie est plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement.

PRÉDICATION
Avant-hier, hier, encore aujourd’hui, de très nombreuses personnes sont parties en voyage, preuve en est le peu que nous sommes. Le voyage est une condition humaine, une source de notre humanité. Le Bible, dans le Premier comme dans le Nouveau Testament, nous parle beaucoup de voyages, nous pourrions dire que ce serait un livre de voyage, physique évidemment, pouvez-vous me citer un seul personnage biblique qui soit immobile ? mais aussi spirituel.
Qu’est-ce que la Bible sinon une histoire de voyages ? De l’ordre de Dieu à Abraham : « Pars de ton pays, de ta famille, et va vers le pays que je te montrerai » (Gn 12, 1) jusqu’à l’appel final de l’Apocalypse : « Amen, viens, Seigneur Jésus » (Ap 21, 20), tout n’est que déplacements. Certains sont librement consentis, d’autres sont contraints et forcés. En les racontant, la Bible nous délivre un message à multiples facettes que nous allons essayer de mieux comprendre. Si je tente l’exercice de dire en quelque mots ce que nous disent les voyageurs du Premier Testament : Abraham, c’est le voyageur de la foi. Jacob c’’est le voyageur de la vérité. Joseph, c’est le voyageur providentiel. Moïse restera à tout jamais le voyageur de la fidélité, de la liberté et de la justice. L’Exil nous révèle le Voyageur par excellence : Dieu lui-même.
Si nous parlons des Patriarches. Abraham, son père Térah, d’autres après eux, sont partis à la recherche d’un monde meilleur, d’une patrie, sans savoir où ils allaient. Les textes soulignent l’importance de la confiance en Dieu, de la foi et donne le sens de ce voyage : « Toutes les nations de la terre seront bénies en toi » (Gn 12, 3).
Son voyage le plus lourd de sens est, bien sûr, sa marche vers le mont Moriya (Gn 22, 1-19), avec son fils Isaac, que la divinité lui demande d’offrir en holocauste. Il ne s’agit pas ici de traiter des multiples questions que soulève un tel récit. Retenons la leçon centrale : Abraham sort vainqueur de l’épreuve suprême qui révèle pleinement sa foi. Il peut repartir pour accompagner Sara son épouse jusqu’à la mort (Gn 23, 1-20) et procurer une femme à son fils Isaac (Gn 24, 1-67). Abraham, c’est le voyageur de la foi.
Quant à Jacob (Gn ch. 27 à 35), son départ précipité n’est pas très glorieux. Après s’être substitué à Esaü pour bénéficier des suites de la bénédiction paternelle, sa mère Rébecca l’envoie précipitamment chez son frère Laban. Jacob y fonde une famille en épousant les deux filles de son oncle. Mais entre eux, les affaires se gâtent ; il est obligé de s’enfuir de nouveau. Il ne trouvera la paix intérieure qu’après son mystérieux combat avec l’ange, au gué du Yabboq. Jacob le trompeur trompé, se roulant dans la poussière avec l’adversaire, y retrouve ses origines et peut enfin se situer en vérité avec lui-même, avec les autres et avec Dieu. Jacob, c’est le voyageur de la vérité.
Joseph, lui, ne voyagera pas de son plein gré. Ses frères le jalousent à tel point qu’ils le vendent à des marchands en route vers l’Égypte où il connaîtra la carrière que l’on sait auprès de Pharaon (Gn ch. 37 à 50). Il interprétera son voyage forcé comme une action de Dieu pour sauver sa famille. Les voyages de ses frères pour quémander des vivres seront autant d’étapes pour reconnaître leur faute et se réconcilier avec lui. Joseph, c’est le voyageur providentiel.
Parlons de Moïse et de l’Exode. Apparemment, rien ne préparait Moïse, prince égyptien, à devenir le voyageur biblique par excellence. Son sens de la justice l’emmènera à tuer un Égyptien maltraitant un de ses compatriotes hébreux. Sa fuite au désert le fera rencontrer le Dieu au nom imprononçable (YHWH) qui va lui confier, lors de l’épisode du Buisson Ardent (Ex ch.3) la mission de délivrer son peuple opprimé et de lui donner une terre « ruisselant de lait et de miel ».
Après les nombreux refus de Pharaon, et la célébration de la Pâque (le Passage : le repas mangé debout, sandales aux pieds et bâton à la main), Moïse entraîne le peuple jusqu’à la Mer des Roseaux. Sous la protection de Dieu, il la franchit et la Mer engloutit les Égyptiens.
Puis commence la longue itinérance de quarante ans à travers le désert du Sinaï. C’est un peuple « à la nuque raide » que Moïse emmène à sa suite. Souvent en révolte, les hébreux regrettent le pays d’Égypte, oubliant l’esclavage et les corvées. Moïse est obligé d’intercéder pour eux auprès de Dieu. Sur la montagne du Sinaï, Moïse reçoit des mains mêmes de Dieu la Loi qui guidera le peuple tout au long de sa route.
Quant à Moïse, ayant accompli sa mission, il n’entrera pas dans la Terre Promise. Un autre que lui, Josué, y conduira le peuple vers de nouvelles aventures. Moïse restera à tout jamais le voyageur de la fidélité, de la liberté et de la justice.
Parlons de l’Exil.
Faisons un saut vertigineux dans l’Histoire. Israël est détruit en 722 par les Assyriens et subit un premier exil. C’est le début de la Diaspora, la dispersion des Israélites de par le monde. Le Royaume de Juda voit affluer un certain nombre de gens du Nord. Jérusalem est détruite en 587 et l’élite du Royaume est déportée à Babylone.
Si on en croit bon nombre de spécialistes, toute une réflexion théologique s’est faite à partir de cette immense épreuve sur le lieu même de l’Exil. Loin de sa terre, le peuple réfléchit sur sa propre histoire et y découvre l’action discrète et continue de Dieu. Cela aboutit à la Bible hébraïque que nous avons en main. La Bible est le voyage de Dieu au cœur d’une humanité bien concrète : ce peuple hébreu qu’il a choisi comme témoignage de sa présence à l’humanité tout entière. L’Exil nous révèle le Voyageur par excellence : Dieu lui-même.
Mais, pour les chrétiens, ce Voyageur au cœur de l’humanité a pris visage d’homme : « Le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous », dit l’Evangile de Jean (Jn 1, 14). Noël, c’est l’accueil de Jésus, le Voyageur.
Jésus est un voyageur, il est le porteur de la Bonne Nouvelle et souvent il se compare à un berger. Qu’est-ce qu’un berger ? Un accompagnateur, un conducteur qui montre tout à la fois le chemin de la liberté et celui de la construction de cette liberté, le seul possible, la seule vraie que nous partageons tous : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. », y compris tes ennemis.
Les trois textes lus aujourd’hui peuvent être approchés sous le regard du voyage. Qu’est-ce que le voyage au sens biblique, ne peut-on y vivre une conversion comme Paul ou encore y découvrir comme dans sa lettre aux Colossiens y lire que l’essentiel de notre vie est dans notre relation à Dieu par Jésus, ou encore se demander où est le vrai bonheur si ce n’est dans la relation à l’autre, et à Dieu.
Bien que la conscience écologique nous sollicite pour être moins consommateurs de carbone, nous sommes tentés de voyager, pas nécessairement loin, mais de voyager pour découvrir ou se découvrir. Nous voyageons pour vivre plus intensément, nous cultiver, reprendre pieds en nous-mêmes, reconstituer nos forces physiques et aussi nos forces mentales. Cette envie est en plus soutenue par les messages publicitaires qui nous environnent dans notre quotidien pour tel pays si magnifique qu’il ne peut que nous amener la paix par sa beauté. Je n’ai pas d’exemple qui me vient à l’esprit, nous avons tous regardé une photo de paysages magnifiques et eu envie d’y aller. Ce désir de voyage est plutôt récent. En des temps pas si éloignés, l’ailleurs évoquait des dangers qui ont été bien réels mais qui ont aussi été fantasmés, fantasmes que nous retrouvons aujourd’hui dans la peur de l’autre. Le rêve d’ailleurs, la peur de l’étranger, l’expérience de la migration sont constitutifs de l’humanité, des réalités profondément humaines.
Une lecture attentive de la Bible ouvre toutes sortes de perspectives passionnantes, comme toujours. Sur le fond, ce n’est pas un éloge de la patrie, même si le désir d’une patrie (la Terre promise, le Royaume des cieux) est l’un de ses grands thèmes. Là où le récit est le plus prenant, c’est lorsque des personnes se mettent en route sans savoir où elles vont, mais en ayant de grandes attentes et en faisant confiance à Dieu. Prenons la navigation qui permet à Noé et à ses fils d’échapper au déluge, l’exode du peuple d’Israël réduit en esclave, qui fait de lui un peuple libre, le récit concernant Joseph… Combien de fois des personnes font l’expérience de la bienveillance de Dieu lorsqu’elles se déplacent et trouvent refuge quelque part. Et il y a aussi ces hommes ou ces femmes qui accordent l’hospitalité à un étranger et sont comblés de cadeaux (lire à ce sujet la rencontre d’Élie et de la veuve de Sarepta, dans 1 Rois 17,1-24).
Les textes bibliques sont beaucoup plus critiques envers les personnes qui veulent rester ce qu’elles sont, là où elles se trouvent. Lorsque, après une longue période de quête, le peuple d’Israël devient comme ses voisins – il a un vrai roi, David, et un territoire à soi (sans doute assez petit) –, il commence à avoir une mentalité de possédant. Ce n’est pas un hasard si, très vite, des voix se font entendre pour remettre Israël sur le droit chemin. Mais les élites avides de richesses et de plaisirs préfèrent se prélasser sur des lits d’ivoire (Amos 6,4) plutôt que de continuer à suivre le chemin de Dieu en défendant le droit et la justice.
Les prophètes mettent en garde : le pays va connaître la ruine. Et de fait, les élites seront bientôt déportées : elles seront exilées à Babylone dès 597 av. J.-C. Elles n’avaient certes jamais désiré se rendre dans cette ville, mais ce déplacement sera capital. Il aura en effet sur elles le même effet stimulant qu’un voyage peut avoir sur nous 2500 ans plus tard : il leur permettra d’affiner leur identité, de mieux se connaître et d’avoir une personnalité plus affirmée.
Lorsque les Israélites se sont retrouvés à l’étranger, ces questions sont devenues cruciales pour eux : qu’avons-nous de particulier ? Qu’est-ce qui est important pour nous ? Un tournant s’est alors produit. Jusque-là, Israël était un peuple du Proche-Orient comme les autres, qui avait plus ou moins la même culture que ses voisins. Comme d’autres petits peuples, il faisait les frais des luttes opposant sans cesse les grandes puissances de la région, l’Égypte d’un côté, les empires de Mésopotamie de l’autre. À Babylone, les Israélites se rendent compte que s’ils sont différents, c’est en raison de leur dieu. Cette découverte les conduit à se remémorer leurs traditions et à en faire une sorte de biographie religieuse. Ils mettent donc par écrit ce qu’ils ont vécu avec leur dieu, ils rédigent un témoignage auquel ils pourront se référer. C’est ainsi que prend forme la Bible telle que nous la connaissons aujourd’hui. En forçant le trait, on peut donc dire que cette collection de textes est le fruit d’un voyage. Elle permettra au peuple d’Israël de s’assurer de son identité lorsque celle-ci sera menacée, lorsqu’il ne saura plus très bien quelles sont ses valeurs et ses convictions profondes.
Aussi surprenant que cela paraisse, la Bible a sa place au rayon de la « littérature de voyage ». C’est encore plus vrai lorsque la Bonne nouvelle du Nouveau Testament s’ajoute aux textes plus anciens. Ce recueil est en effet un appel au voyage. Son contenu est rendu public dans toutes les régions connues par les disciples de Jésus de Nazareth, qui se considèrent comme des envoyés (apôtres). Et ce n’est pas tout, car il contient un « code de conduite » qui a été pour beaucoup dans la diffusion rapide du message chrétien.
Avec la conversion de Paul, nous découvrons un des enjeux du voyage, la conversion. Être au bénéfice d’une conversion, c’est retrouver un regard sur les autres, mais ce regard n’est pas celui de l’extériorité, nonchalant. Ce regard, il est emporté par un voyage intérieur. La conversion est un voyage dans le voyage comme le vit Paul, une translation d’un lieu vers un autre, translation physique mais aussi spirituelle. Cette conversion de Paul, concrétisée après trois jours de jeûne et de silence, nous conduit à nous interroger sur ce moment particulier du départ. C’est un début, nous connaissons peut-être l’itinéraire, celui qui nous mène à Damas, mais nous ignorons ce que sera ce chemin. Cette imprévisibilité est une forme d’espoir pour nous chrétiens. Espoir car nous savons le regard porté par Dieu en Jésus sur l’humanité, Espoir d’une ouverture à l’autre, car la conversion nous permet de mieux voir la beauté du monde et de mieux écouter l’autre.
Mais cette conversion n’est chrétienne que si elle porte des fruits d’humanité et de foi chrétienne, c’est ce que nous dit l’extrait de la lettre aux Colossiens. Sans aller à faire mourir ce qui est terrestre en nous, le voyage est de notre condition humaine, nous sommes invités à louer la beauté du monde par notre comportement mais aussi, peut-être surtout, à revêtir en nous la femme et l’homme nouveau, « pour parvenir à la connaissance, conformément à l’image de celui qui l’a créé. » Cette conversion est un appel à la dynamique de l’autre, au regard d’espoir et à l’accueil. Y voyez-vous autre chose qu’un art de vivre chrétien ? Y voyez-vous autre chose que la pratique du message de Christ ?
Nous pouvons effectivement voyager de manière indolente, sans efforts et insensibles à notre condition humaine vécue par les autres. En ce temps de voyage, attachons-nous aux réalités d’en haut, mais sans faire mourir le monde terrestre que la Création nous offre, en contribuant à la porter pour ce qu’elle est : l’œuvre divine. N’oublions pas non plus cet autre message de tous les instants dans les évangiles : pardonnez. Le voyage nous donne l’occasion de se donner les moyens de pardonner. Pardonner en effaçant ce que nous prenons pour une agression, quelle que soit sa dimension, la distance ouvrant les portes de la sérénité, du soin. Pardonner aussi en méditant ce passage d’Albert Cohen dans Ô vous frères humains : « Pardonner, c’est comprendre que l’offense était inéluctable, et le comprendre parce que, par pitié et tendresse de pitié, soudain je suis l’autre et lui-même devenu, et je le connais ».
Le voyage est une invitation à la conversion qui est une invitation à l’humanisme, à l’attention à l’autre par l’extraction à notre condition terrestre, par le premier acte de regard attentif à l’autre, le pardon.
Le texte de Luc poursuit notre ouverture à une spiritualité du voyage. Il nous donne une autre dimension à la distance, celle de l’exigence de dépasser les apparences. Pardonner est déjà un exercice difficile, oublier les apparences est une chose presque inhumaine. Inhumaine mais essentiel, croire c’est devenir libre, devenir libre c’est offrir et partager son humanité à tous et pour cela il nous faut dépasser notre strabisme matériel. Le Royaume est celui de la paix et de la confiance, c’est une patrie de la prospérité d’âme. Si la Jérusalem céleste brille de mille pierres précieuses, ce ne sont pas pour les heureux mais pour dire qu’elle est là, qu’elle existe. Autrement dit, les biens matériels sont utiles car ils nous permettent de mieux accepter notre condition humaine, mais ils cessent d’être indispensables au-delà du nécessaire, différent pour chacun, et c’est notre liberté que de mesurer cela. Et cela nous pose deux questions au regard du voyage : que nous apportent les voyages ? Ne sont-ils pas une accumulation de richesses superflues car elles ne permettent pas d’être nous-mêmes et de nous ouvrir à l’amour de l’autre ?
Un voyage nous apporte une image du monde, une connaissance, une poésie, de la beauté. Il ne faut pas ignorer que tout cela est un cadeau à partager, à protéger des prédateurs, mais aussi un objet de conscience de soi, une mesure de notre foi. Je m’explique, prendre conscience de la beauté et des conséquences de l’activité humaine sur la Création, c’est s’étalonner au monde, s’accepter humain libre mais perfectible par la Grâce, conduit par l’Esprit non dans nos choix mais dans nos possibles. C’est une démarche de foi. Alors faut-il que nous devenions missionnaires ? Je n’ai pas la réponse, mon intuition est que nos textes de ce dimanche nous invitent à témoigner de Dieu et de sa Création en portant le message de Jésus, parfois tout simplement par le don de l’émerveillement ou de la surprise ou du constat de la dégradation.
Témoigner aussi par la conversion permanente, se laisser ouvrir les yeux après trois jours, pour voir et accueillir les autres comme ils sont et leur donner l’espoir en partage.
Témoigner enfin de L’amour du prochain jusqu’à l’amour de ses ennemis enseigné par Jésus (Évangile de Matthieu 5,44), ce précepte vaut tout particulièrement pour les hommes et les femmes qui se déplacent et se retrouvent ainsi face à des visages inconnus. Les personnes rencontrées sont-elles amicales ou hostiles ? Qui est l’hôte de qui ? D’un point de vue chrétien, ce sont là de fausses questions. En effet, tous les êtres humains constituent ensemble le « peuple de Dieu », un peuple en chemin, au sein duquel se constituent parfois de petites communautés provisoires, dont les membres sont plus ou moins étroitement liés entre eux. Pas besoin d’argent pour faire ce voyage, mais celui-ci peut nous apporter beaucoup. Il nous fournit en effet de nombreuses occasions d’en savoir plus sur nous-mêmes en échangeant avec d’autres personnes ou en vivant en communion avec elles. Car c’est là un fruit possible de tous les voyages qui nous font envie : mieux percevoir le sens de sa vie.
Amen
Jean Jacques Dijoux, Levallois-Perret 2025