BIBLE et ART : Croire comme Marie Madeleine ou Thomas ?

prédication du 26 juillet 2026 par JJ DIJOUX

Lectures

Jean 20, 11 à 18  Jésus apparaît à Marie-Madeleine

11 Cependant Marie se tenait dehors, près du tombeau, et elle pleurait. Tout en pleurant, elle se baissa pour regarder dans le tombeau. 12 Elle voit alors deux anges vêtus de blanc, assis là où gisait précédemment le corps de Jésus, l’un à la tête et l’autre aux pieds. 13 Ils lui dirent : Femme, pourquoi pleures-tu ? Elle leur répondit : Parce qu’on a enlevé mon Seigneur, et je ne sais pas où on l’a mis. 14 Après avoir dit cela, elle se retourna ; elle voit Jésus, debout ; mais elle ne savait pas que c’était Jésus. 15 Jésus lui dit : Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? Pensant que c’était le jardinier, elle lui dit : Seigneur, si c’est toi qui l’as emporté, dis-moi où tu l’as mis, et moi, j’irai le prendre. 16 Jésus lui dit : Marie ! Elle se retourna et lui dit en hébreu : Rabbouni ! – c’est-à-dire : Maître ! 17 Jésus lui dit : Cesse de t’accrocher à moi, car je ne suis pas encore monté vers le Père. Mais va vers mes frères et dis-leur que je monte vers celui qui est mon Père et votre Père, mon Dieu et votre Dieu.

18 Marie-Madeleine vient annoncer aux disciples qu’elle a vu le Seigneur et qu’il lui a dit cela.

 

Jn 20, 24 à 29. Thomas et le ressuscité

24 Thomas, celui qu’on appelle le Jumeau, l’un des Douze, n’était pas avec eux lorsque Jésus vint. 25 Les autres disciples lui dirent donc : Nous avons vu le Seigneur. Mais lui leur dit : Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous et ma main dans son côté, je ne le croirai jamais !

26 Huit jours après, ses disciples étaient de nouveau dans la maison, et Thomas avec eux. Jésus vient, alors que les portes étaient fermées ; debout au milieu d’eux, il leur dit : Que la paix soit avec vous ! 27 Puis il dit à Thomas : Avance ici ton doigt, regarde mes mains, avance ta main et mets-la dans mon côté ! Ne sois pas un incroyant, deviens un homme de foi ! 28 Thomas lui répondit : Mon Seigneur, mon Dieu ! 29 Jésus lui dit : Parce que tu m’as vu, tu es convaincu ? Heureux ceux qui croient sans avoir vu !

 

 

 

PRÉDICATION

 

 

Ne vous est-il pas arrivé, un jour, d’avoir des émotions artistiques ou esthétiques qui rebondissent en questions spirituelles ? C’est ainsi que l’idée de construire et de vous proposer un chemin autour de la foi m’est venue pour ces trois cultes d’été, en l’absence de notre pasteure partie en vacances. Des tableaux ou des textes, un lien entre des textes issus des Écritures et la mémoire ou la vue d’œuvres d’art, des questions, un processus d’association, le début d’un questionnement et des propositions de partage.

 

Ce printemps, il y a eu au musée du Louvre une exposition qui présentait des œuvres de Schongauer, un peintre qui a vécu dans la région de Colmar au cœur du XVᵉ siècle. Ces deux tableaux que vous voyez sont extraits d’un retable du couvent des Dominicains de Colmar qui représente la Passion du Christ. En fait, ce sont des panneaux de bois.

Les deux panneaux nous montrent le Christ après sa résurrection ; il tient l’étendard de la victoire contre la mort. Ils mettent en scène deux manières de croire : celle de Marie-Madeleine, décrite sous le nom de « Noli me tangere » (« ne me touche pas »), qui est extraite des sens, une foi issue de la grâce ; et celle de Thomas, qui ne croit que ce que les sens lui permettent de percevoir, une foi raisonnée, peut-être. D’abord, je voudrais vous dire deux ou trois choses qui m’ont marqué à la vue de ces deux œuvres réunies.

D’abord, l’ensemble, les gestes et les drapés : tout est mouvement. Les couleurs se répondent les unes aux autres : le blanc de Madeleine dans un environnement verdoyant, chargé de signes de vie ; le vert de Thomas dans un environnement inerte. Le Christ est presque à l’identique, la différence essentielle est sur le panneau de Thomas : il porte une couronne absente sur le panneau de Madeleine. Le regard de Marie-Madeleine est suppliant, celui de Thomas est chargé de perplexité. Dans les deux œuvres, le Christ est vêtu de la même toge rouge qui laisse apparaître les stigmates de la crucifixion et la trace de la lance sur son côté droit.

Nous voyons une chorégraphie, un échange de gestes dans les deux panneaux.

 

Parlons un peu du jardin qui est en arrière-plan de Marie-Madeleine agenouillée devant le Christ. Au Moyen Âge, les peintures sont chargées de symboles, d’objets qui ont leur place dans la scène mais qui ont un autre sens. Le jardin est clos par une porte et un plessis (une haie en osier tressé), un arbre, des roses, des grenades et des oiseaux forment la composition. Ce jardin est bien sûr celui où se trouve le tombeau, où Jésus se fait passer pour le jardinier. C’est peut-être aussi l’Éden, le jardin dont nous avons été chassés, que le sacrifice de Jésus permet de retrouver — non pas physiquement, mais éthiquement, en comprenant enfin que la Nouvelle Alliance est celle de la réhabilitation de l’humanité. C’est peut-être aussi l’hortus conclusus, le jardin clos du Cantique des Cantiques, qui désigne dans l’Ancien Testament la femme aimée par le poète et, dans la poésie mystique et l’iconographie chrétienne du Moyen Âge, la Vierge.

Le jardin a un arbre en son centre, comme au Paradis. C’est un grenadier aux fleurs rouges. Nous avons là une double allégorie : le rouge des fleurs renvoie à la Passion de Jésus et au sang versé, au Christ rédempteur. C’est la même couleur que le manteau du Christ et celle de la croix sur l’étendard. La grenade, dans la symbolique chrétienne, renvoie à l’ecclesia, la communauté des croyants. Elle est aussi le symbole de la Création procédant de la main de Dieu. Elle est encore le symbole de la prêtrise : une peau dure qui entoure un fruit riche, métaphore de l’élévation spirituelle dans l’ascèse. Ainsi, pour les premiers chrétiens, la grenade est devenue le symbole de Jésus. Petit clin d’œil : la grenade est aussi le fruit d’Hadès et Perséphone, dieu et déesse des Enfers dans la mythologie grecque. Ne nous dit-on pas dans le Symbole des Apôtres (probablement rédigé originellement dans un monde grec) que Jésus est « descendu aux enfers » avant de ressusciter ?

En regard, Thomas est dans une pièce inerte. Derrière la porte fermée, la lumière n’entre que par une fenêtre : une forme de cellule monacale comme nous l’imaginons ou comme nous pouvons le voir lorsque nous visitons des couvents. Thomas est en vert, une couleur qui est profondément ambivalente au Moyen Âge. Elle est perçue comme portant des valeurs positives, comme l’espérance et la jeunesse ou l’amour courtois, et des connotations négatives d’instabilité, de malchance et de diablerie. N’empêche qu’au XIIᵉ siècle, Innocent III consacre le vert comme couleur liturgique pour les temps ordinaires, donnant ainsi un poids plus important aux références d’espérance et de vie éternelle. Thomas est dans un monde de recherche de la sainteté par l’ascèse, à cause de son incrédulité qui sera réduite par le geste de toucher la plaie de Jésus. Thomas est ambivalent, il ne peut porter qu’un vêtement vert. S’il ne croit pas après avoir touché la plaie, cela veut dire que le diable est vainqueur. S’il croit, il entre alors sur le chemin de l’espérance et sur celui de la vie éternelle. Le vert est aussi la couleur de l’inconstance…

 

Tant de choses sont à dire sur ces deux panneaux du retable peint par Schongauer ! J’en retiens une question : qu’est-ce que croire nous apporte ? Deux figures nous sont proposées. Marie-Madeleine devient la toute première des apôtres sur la seule conviction de sa vision. Thomas ne devient porteur de la Bonne Parole qu’à la condition de constater physiquement la matérialité du Ressuscité. Que nous dit ce face-à-face ? Que signifie cette inversion qui est la reprise des textes de nos lectures ?

 

En regardant les panneaux et en lisant l’extrait de Jean, une question m’est venue. Au verset 17, Jésus dit à Marie-Madeleine : « Cesse de t’accrocher à moi, car je ne suis pas encore monté vers le Père », plus souvent traduit par « Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père ». Que veut dire cette explication : « car je ne suis pas encore monté vers le Père » ? Cela veut-il dire qu’il serait encore mortel ? Cela veut-il dire que la résurrection, porteuse du pardon du péché du monde, n’aurait de portée pleine et entière qu’une fois le Fils béni par le Père, Dieu — qu’une fois Jésus oint, il serait devenu le Christ ? Cette dernière compréhension est celle choisie par Schongauer, puisque le panneau nous offre en arrière-plan une vision d’un jardin dont toute l’iconographie et les symboles qui s’y rattachent rappellent le jardin d’Éden. Et la mise en regard de l’incrédulité de Thomas devient une forme d’évidence. Jésus, devenu le Christ car il a été auprès de son Père, est peint avec une couronne : il est devenu roi et saint. Ce n’est qu’une fois le chemin de la foi en la Résurrection parcouru, béni par Dieu, reconnu, sanctifié par Dieu que Jésus est le Ressuscité, le Christ, l’Oint. Ce n’est que là, pas avant, que croire devient une possibilité — non pas une annonce, mais une matérialité.

 

Jésus est à la fois la plus grande intimité que nous puissions connaître et la plus insaisissable. Lui seul sait notre nom. La vie du Messie est d’aller vers son Dieu, et nous n’aurons d’autre Dieu que son Dieu. Le Fils est en vie, mais pas comme avant. Il est hors de portée (« ne t’accroche pas à moi »), mais intime (Marie). Cette rencontre est facétieuse : pourquoi prendre l’allure d’un jardinier ? Elle peut aussi paraître capricieuse : pourquoi elle, plutôt que l’un de ses disciples préférés, Pierre ou Jean par exemple ? Et là, Jean ne se demande pas comme Nicodème : « comment cela se peut-il ? », il se demande : « comment cela se dit-il ? ».

 

Évidemment, Thomas (qui veut aussi dire « jumeau ») était absent lorsque Jésus est apparu aux disciples en disant, notamment, cette phrase qui nous concerne tous : « Paix à vous, comme mon Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie. ». Pour bousculer l’incrédulité des disciples, il leur montre ses plaies. Thomas, c’est un peu notre âme : pas en fuite, mais à distance par peur ou par négligence. Thomas, lorsqu’il retourne auprès des autres disciples, apprend la venue et reste perplexe. On ne la lui fait pas : il a vu la Croix, la souffrance, la mort, la mise au tombeau.

Lorsque Jésus revient, Thomas est présent. Le lieu est sécurisé, la porte fermée. Toujours au milieu d’eux, il s’annonce, donne le mot de passe : « Que la paix soit avec vous ! ». Alors, il invite Thomas à s’approcher et dicte les gestes : « Avance ici ton doigt, regarde mes mains, avance ta main et mets-la dans mon côté », avant de lui confier l’essentiel : « Ne sois pas un incroyant, deviens un homme de foi ! ». Thomas reconnaît Jésus en toute foi. Jésus aime que l’on doute, aime que l’on doute de soi. Il est la seule preuve…

 

Longtemps, le langage de Dieu a voulu éviter les représentations souvent trompeuses. Cela demande beaucoup de subtilité que de comprendre une représentation de la Parole : c’est tout en subjectivité, tout en tromperie. Il est préférable d’apprendre à lire les Écritures : « sola scriptura », disons-nous. Seule l’Écriture a autorité en matière de foi et de pratique chrétienne, ce qui veut dire qu’il nous faut chaque jour la toucher : poser nos mains sur les plaies, poser notre pensée sur le texte, le regarder, le perdre, le retrouver. Thomas, en dépassant la seule croyance du langage comme Marie-Madeleine, n’est pas nécessairement incrédule malgré ce que dit Jésus : il exerce sa liberté d’être. Il veut s’assurer que le message est bien réalisé : le langage divin a enfin pris visage d’homme.

Rappelons-nous au chapitre I de l’évangile de Jean :

 

« Au commencement était la Parole ;

La Parole était auprès de Dieu ;

La Parole était Dieu »

et plus loin :

« La Parole est devenue chair ;

Elle a fait sa demeure parmi nous,

Et nous avons vu sa gloire,

Une gloire de Fils unique issu du Père ;

Elle était pleine de grâce et de vérité ».

 

Et si Jésus revient voir son « jumeau », c’est pour lui confier que la moindre brise — pour reprendre une expression d’Élie — vaut mieux que la palpabilité de l’être. Sans cette brise et sa respiration qui véhicule le langage, le langage n’est que fugacité. Pouvoir le toucher, c’est nous rappeler qu’il n’est revenu que pour nous dire combien nous sommes humains, et combien Dieu nous aime et nous sait faillibles. Il est aussi revenu pour nous échapper : « Ne me tiens pas ! ».

 

Croire, c’est accepter les deux postures : celle de Marie-Madeleine et celle de Thomas.

Qu’est-ce que cela nous apporte dans notre monde d’aujourd’hui, monde en fragmentation ?

 

Croire est l’acceptation d’un dépassement, une ouverture au-delà de la raison. C’est s’ouvrir à la confiance. Tous les récits des Écritures ne sont pas bouleversants. Tous sont cependant particuliers en ce qu’ils nous touchent, s’adressent à moi, à vous, à nous — ou plutôt à quelque chose en moi, en vous, en nous. Ces récits nous offrent une ouverture. Cela n’est pas un rejet de la raison, c’est l’acceptation de l’incertitude pour en faire une opportunité. Et puis, de Marie-Madeleine à Thomas, j’ai compris que la vie est désir : de qui, de quoi, c’est au fond sans importance, puisque la vie est partout.

L’acceptation de l’incertitude, porter la vie comme un désir, accepter l’incertitude parce qu’un homme du Proche-Orient d’il y a un peu plus de deux mille ans a transformé le monde en parlant d’un Dieu qui met l’homme au cœur de sa Création sans pour autant nier celle-ci : peut-être est-ce cela, au fond, ma foi.

Alors que Dieu nous ouvre tous les chemins des possibles, qu’il nous donne d’être responsables, être chrétiens nous offre d’accepter l’incertitude de l’action au quotidien, chacune et chacun par nos gestes de solidarité, d’humanité et de restauration de la dignité. Ce geste est la prière, ce geste est l’engagement dans le monde, ce geste est l’acceptation d’être qui nous sommes et d’offrir à tous en partage Marie-Madeleine et Thomas : accepter l’autre tout en s’assurant qu’il est humain, quelle que soit son apparence. Amen

 

JJ Dijoux

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