l’art du sommeil et du repos

prédication de JJ Dijoux sur Lc 8, 22-24 et d'autres

l'art du sommeil et du repos - une prédication pour des fatigués

CULTE DU 10 AOÛT 2025  à Levallois-Perret

 

LECTURES ET PRÉDICATION 

LECTURES

 

  1. Gn 1, 26-28 et Gn 2, 1-3

Puis Dieu dit : « Faisons l’homme à notre image, à notre ressemblance ! Qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre. » Dieu créa l’homme à son image, il le créa à l’image de Dieu. Il créa l’homme et la femme. Dieu les bénit et leur dit : « Reproduisez-vous, devenez nombreux, remplissez la terre et soumettez-la ! Dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel et sur tout animal qui se déplace sur la terre ! »

2)  Gn 2, 1-3

C’est ainsi que furent terminés le ciel et la terre et toute leur armée. Le septième jour, Dieu mit un terme à son travail de création. Il se reposa de toute son activité le septième jour.Dieu bénit le septième jour et en fit un jour saint, parce que ce jour-là il se reposa de toute son activité, de tout ce qu’il avait créé.

3) Hebreux 4, 8-10

Si Josué leur avait effectivement donné le repos, Dieu ne parlerait pas après cela d’un autre jour. Il reste donc un repos de sabbat pour le peuple de Dieu. En effet, celui qui entre dans le repos de Dieu se repose lui aussi de son activité, tout comme Dieu s’est reposé de la sienne.

4 )Lc 8, 22-24

Un jour, Jésus monta dans une barque avec ses disciples. Il leur dit : « Passons sur l’autre rive du lac. » Et ils partirent. Pendant qu’ils naviguaient, Jésus s’endormit. Un tourbillon s’abattit sur le lac, la barque se remplissait d’eau et ils étaient en danger. Ils s’approchèrent et le réveillèrent en disant : « Maître, maître, nous allons mourir. » Il se réveilla et menaça le vent et les flots. Ceux-ci s’apaisèrent et il y eut un calme plat. Puis il leur dit : « Où est votre foi ?» Saisis de frayeur et d’étonnement, ils se dirent les uns aux autres : « Qui est donc cet homme ? Il donne des ordres même au vent et à l’eau, et ils lui obéissent ! »

5) Jeremie  6, 16

« Voici ce que dit l’Éternel : Placez-vous sur les chemins, regardez et renseignez-vous sur les pistes qui ont toujours été suivies. Quelle est la bonne voie ? Marchez-y et vous trouverez le repos pour votre âme !»

6) Mt 11, 28-30

« Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et courbés sous un fardeau, et je vous donnerai du repos. Acceptez mes exigences et laissez-vous instruire par moi, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour votre âme. En effet, mes exigences sont bonnes et mon fardeau léger. »

 

 

PRÉDICATION

En marchant dans les rues de Levallois, certaines rues de Paris, et dans la semaine à Nantes, je me suis rendu compte qu’il y avait une forme de vide, de vacances. Des rues plutôt bruyantes d’habitude, où les personnes marchent vite, sans regarder autour d’elles, ont fait place à des rues presque silencieuses et où les personnes marchent plutôt lentement et regardent autour d’elles. Les personnes seraient-elles au repos ? La lecture des journaux semble confirmer cette impression. Les sujets abordés, à l’exception de l’actualité immédiate, sont des appels à s’occuper pendant les vacances. On nous propose romans de détente ou essais pour combler l’absence de temps du reste de l’année, voyages, restaurants, séries d’articles historiques sensés nous donner des clés d’analyse du présent…Le monde serait-il au repos ?  Il y a quelques semaines, nous étions en montagne et nous regardions les sommets autour de nous, un vertige de beauté et d’espace, mais aussi un vertige lorsque nous sommes arrivés à l’objectif de notre randonnée, un lac de montagne que la fonte des neiges remplit, il était quasiment vide alors que trois ans auparavant il était rempli du bleu profond des eaux d’altitude. La nature est-elle aussi au repos ? Bref, on nous propose une vie en vacances au moins autant organisée que notre vie quotidienne du reste du temps.

 

Il est possible d’imaginer que ce moment particulier des vacances soit comme une brèche dans un monde de vitesse et de suroccupation. Si nous revenions au sens initial du mot vacances, être libre, avoir du temps ou encore vide, peut-être pourrions-nous regarder le monde avec plus de sérénité. Les textes que nous avons écoutés nous parlent tous de repos, pas de la vacuité, ce repos est aussi une bénédiction, un signe de la grâce, un moment de grâce qui nous est offert si nous savons le vivre avec humanité et foi. Une « vacance » qui n’est pas vacuité, mais qui oriente vers un ailleurs, vers les autres, vers un Autre. C’est dans cette perspective que Jésus invite à se déprendre des œuvres, des performances, des richesses par son discours sur la montagne. À plusieurs reprises, il appelle ses disciples à se mettre en retrait, à se reposer comme dans Mc 5, 30-31 : « Les apôtres se rassemblèrent autour de Jésus et lui racontèrent tout ce qu’ils avaient fait et tout ce qu’ils avaient enseigné. Jésus leur dit : « Venez à l’écart dans un endroit désert et reposez-vous un peu. » En effet, il y avait beaucoup de monde qui allait et venait, et ils n’avaient même pas le temps de manger. », et lui-même se retire pour prier. 

 

Les textes que nous avons écoutés sont une invitation à faire de notre fatigue une alliée. Comment ? il faut se déconnecter du numérique et de l’info en continu, retrouver les sensations de son corps, s’autoriser à faire ce qui nous nourrit et nous fait plaisir ! Méditer et prier en se reconnectant à la nature et au temps présent, passer du temps avec ceux que nous aimons et qui nous aiment… Voilà quelques pistes pour apprendre à bien se reposer !

 

Les quelques textes que nous avons écoutés et d’autres nous indiquent que le repos est une obligation. Ceci est rappelé dans les deux versions, celle de l’Ex et celle du Dt. Ce commandement a donc la même portée que les interdictions de tuer ou de porter un faux témoignage. L’enfreindre est tout aussi grave car dans le repos se joue une dimension de la dignité humaine, que la Bible dans le Premier comme dans le Nouveau Testament, met en évidence. Je crois qu’il faut voir dans ce choix de savoir s’arrêter pour regarder le monde en mouvement sans agir un signe de la théologie de la grâce. Un appel aussi de Dieu à respecter notre monde commun. C’est ce à quoi nous invite Jérémie au chapitre 6 de son livre : « Voici ce que dit l’Eternel : Placez-vous sur les chemins, regardez et renseignez-vous sur les pistes qui ont toujours été suivies. Quelle est la bonne voie? Marchez-y et vous trouverez le repos pour votre âme

 

Oui se reposer est tout aussi constitutif de notre humanité que de voyager ou que de rencontrer nos frères humains. Le respect du repos comme nous y invitent les Écritures est une ouverture à la reconnaissance de la dignité humaine, le support humain de notre foi en Dieu offerte par Jésus.

Dans l’Éthique à Nicomaque, Aristote parle du repos comme d’un complément nécessaire au travail. Le repos y est un temps de récupération afin de pouvoir être plus efficace dans son travail, à l’image de la jachère de la terre.

 

La vision biblique du repos est littéralement opposée.

Le premier but du sabbat n’est pas d’être efficace mais de donner du sens à son travail et à son existence.
Pourquoi, alors qu’il avait sept jours à sa disposition pour créer le monde, Dieu s’est-il dépêché pour que tout soit achevé au soir du sixième jour ? Rachi de Troyes a répondu que la création n’était pas achevée le sixième jour, il manquait un élément essentiel : le repos. Le repos n’est pas une absence de travail, c’est un art en tant que tel. C’est ce qui a fait dire à Abraham Heschel : « Le travail est un métier, mais le parfait non-agir est un art. On y atteint par un accord de l’imagination, de l’esprit et du corps. Pour exceller dans un art, il faut en accepter la discipline. » Pour nous initier à cet art, la Bible ne parle pas du repos comme d’une concession faite à la fragilité de notre humanité, mais comme d’un commandement. Le sabbat n’est pas un temps de récupération parce qu’il faut bien faire reposer la machine, il est une invitation à la spiritualité, à la réflexion, à l’écoute.

 

Il existe deux versions du décalogue, une dans le livre de l’Exode et l’autre dans celui du Deutéronome. Les deux versions diffèrent quant à la justification du commandement à respecter le shabbat, le repos. Dans la version du livre de l’Exode, il faut faire mémoire du sabbat, car Dieu a créé le monde en six jours et il s’est reposé le septième et l’a béni (Ex 20,11). Le sabbat est une façon de se souvenir de la création de Dieu et de vivre dans sa bénédiction, il est un jour de mémoire et de louange. Dans la version du livre du Deutéronome, nous devons garder le sabbat afin de nous souvenir de la période de l’esclavage et de la libération de Dieu (Dt 5,15). Le sabbat prend ici une coloration sociale, il est un commandement qui empêche de se laisser asservir par son travail. C’est pourquoi le commandement s’adresse à tous, juifs et non juifs.

 

Le repos, notion étendue du sabbat, souligne l’importance de la façon dont nous habitons notre vie quotidienne. Le commandement n’est pas que moral, il s’adresse à notre travail et à notre repos. La pensée biblique ne joue pas sur la dichotomie entre le corps et l’esprit, elle la récuse, elle et ses dérives : que ce soit le mépris du corps car seules les choses de l’esprit sont importantes ou que ce soit l’idolâtrie du corps en rendant un culte à sa beauté. Le repos est une vision de cette complémentarité, de notre entièreté, et toute la Bible nous invite à respecter cette entièreté, à cultiver notre bien-être et celui des autres, à contribuer à la dignité de tous.

 

C’est ce à quoi nous invite Jérémie au chapitre 6 de son livre : « Voici ce que dit l’Éternel: « Placez-vous sur les chemins, regardez et renseignez-vous sur les pistes qui ont toujours été suivies. Quelle est la bonne voie? Marchez-y et vous trouverez le repos pour votre âme ». Ou encore Matthieu dans son évangile qui fait dire à Jésus : « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et courbés sous un fardeau, et je vous donnerai du repos. Acceptez mes exigences et laissez-vous instruire par moi, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour votre âme. En effet, mes exigences sont bonnes et mon fardeau léger.»

 

Ces deux textes nous invitent à « marcher » et à nous « reposer », ils nous invitent à un repos méditatif et actif. Ce n’est pas un oxymore, une formule. Jérémie, puis Jésus, puisque les deux textes renvoient l’un à l’autre, nous propose une approche du repos. Si se reposer, c’est sortir du quotidien, c’est aussi renforcer notre unité, notre corps et notre âme. Pour Jérémie, cette unité est dans le respect de la tradition, mais aussi dans le mouvement. Autrement dit, ne partez pas en repos sans avoir en tête vos traditions, votre culture, mais suivez votre voie, ainsi votre âme se mettra au repos. Au repos, c’est-à-dire en unité avec Dieu. C’est un appel à la méditation à partir des traditions pour la construction des espaces d’avenir. Matthieu nous rapporte des propos de Jésus qui se fondent sur le mouvement vers lui, mais aussi à l’écouter tout en sachant qu’il bouscule les traditions et qu’il invite à la rigueur intellectuelle pour construire le monde qu’il nous offre. Jésus nous invite à suivre ses enseignements, exigeants, mais en même temps il dit que son autorité n’est pas celle de la contrainte mais celle du choix de le suivre et de la paix et du pardon : « je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour votre âme. »

 

Ces invitations à la déambulation diffèrent cependant quant à leurs destinations. Jérémie invite à la marche mais elle se suffit à elle-même pour gagner la paix, alors que Jésus lance un appel à faire communauté autour de lui. Les deux destinations apportent la paix à l’âme, constituent son repos. Elles sont complémentaires : Jérémie nous parle d’une grâce donnée par Dieu, Jésus nous dit que cette grâce sera comprise si nous suivons son enseignement et ses choix de vie : douceur et humilité. Le repos est une grâce, une grâce offerte à tous que nous comprenons d’autant mieux que nous sommes sensibles au message de Jésus.

 

Ceux qui prennent des congés, partent en vacances, souhaitent que leur repos soit qualifié de « bien mérité » ! Nous voilà devant le paradoxe de l’être humain. D’un côté, nous affirmons que tout se gagne, tout se mérite, même le repos. Le travail serait même pour certains une valeur. Mais, en même temps, comme protestants, nous défendons la théologie de la grâce, c’est-à-dire de la gratuité du don. Faut-il nécessairement considérer que les vacances sont une récompense de l’effort fourni ? Que dire alors au chômeur ? La société nous fait exister au travers de notre action, de nos œuvres.

Pourtant, nous défendons une théologie de la grâce : le pardon, le salut et, sans doute, le repos sont immérités. Dieu pardonne, Dieu aime, Dieu donne le repos sans que l’on y soit pour quelque chose.

 

De quoi parlons-nous spirituellement en affirmant que le repos est une grâce. Dans le premier récit de création (Genèse 1), sans doute rédigé après l’Exil, au moment où le judaïsme institue la pratique du shabbat, même Dieu « se repose » le septième jour. Un ami rabbin a qui je demandais des éléments de traduction de Gn1 me disait un jour que l’on devrait traduire le commandement du shabbat  : non par « Tu achèveras toute ton œuvre » mais par : « Tu feras comme si toute ton œuvre était achevée. » Ainsi, disait-il, tu pourras te concentrer sur le présent de ton repos et te rapprocher de Dieu. Le récit mythologique biblique enracine le repos dans l’action même de Dieu. IL se repose ! Le terme hébraïque ici employé évoque un état de plénitude.

 

Le repos ne se définit pas alors négativement comme un non-travail, comme un simple arrêt, mais comme une manière de vivre la plénitude, la paix, la grâce. Vivre en plénitude, c’est-à-dire vivre en pleine conscience de ce que l’on vit. Cela s’apprend, cela prend du temps… On peut aussi découvrir un autre aspect du repos dans l’un des discours de Jésus à ses disciples, en Matthieu 11,28-30. Jésus dit : « Je vous donnerai le repos. » Ici, le repos est associé à une forme de légèreté : « Oui, mon joug est facile à porter et mon fardeau léger. » Soyons légers, c’est-à-dire loin de la lourdeur de la condition humaine qui nous ramène à la pesanteur des événements parfois difficiles de l’existence.

 

Clairement, le repos s’inscrit ici dans un discours sur le salut. Autrement dit, et cela changerait notre vision du repos, le repos n’est-il pas l’étoffe même du salut ? L’être humain est appelé à la légèreté, à ne plus s’enfermer dans le regret, le remords, la culpabilité des choses imparfaitement réalisées ou réussies. Soyons légers ! Vivons en apesanteur de notre péché. À l’inverse des identités orgueilleuses que sont nos œuvres, l’Évangile nous propose une identité légère, offerte, gracieuse. Le repos n’est donc pas une parenthèse méritée de nos vies, mais une aspiration spirituelle profonde, sans doute un des lieux de notre humanité…

Parler du Salut, du repos amène, inévitablement, en conscience, à évoquer le repos ultime, le repos éternel, la mort. Paul dans sa lettre aux Hébreux nous y aide.

La question est : « de quoi la mort est-elle le repos ? »

Dans l’épître aux Hébreux, qui a une théologie spécifique assez différente des autres lettres de Paul, il est question effectivement d’un repos « mérité », résultat d’un « travail ». C’est vrai, mais l’auteur parle-t-il de la mort ? Rien n’est moins sûr… Mais, dans l’imagerie générale, le salut est au-delà, dans notre après-mort. Nous serons dans les délices de la présence de Dieu, loin de nos existences de souffrance. Cette pensée populaire s’est construite progressivement, avec une forme de syncrétisme avec les autres cultures ou religions de l’Antiquité, où l’on évoque même la notion de Paradis ou d’Enfer, en fonction des actes durant nos existences terrestres. Et cela demeure dans l’inconscient collectif contemporain.

 

Le Nouveau Testament nous parle d’un repos et d’un salut au présent. On, peut d’ores et déjà, « entrer dans ce repos ». Voilà qui change toute la perspective sur la foi et sur la religion. Croire en Dieu, ce n’est pas uniquement croire « qu’il y a quelque chose après la mort », c’est croire en aujourd’hui ! Être croyant c’est croire qu’au cœur de notre vie, aujourd’hui comme demain, et comme « après », un repos est possible, c’est-à-dire un ressourcement.

Nous comprenons bien cette idée de « repos » après des souffrances et des vies qui ont pu être tragiques. Toute souffrance a pris fin. Comme le dit le récit de la tempête apaisée, « il se fit un grand calme » (Luc 8). Et nous protestants, nous ne pratiquons pas de prière « avec » ou « pour » les morts car nous avons une confiance absolue dans l’accueil inconditionnel de Dieu. Reconnaissons que de marcher dans un cimetière nous donne une idée du repos, du calme après la tempête. Le royaume est dans notre cœur, dans notre état de repos qui nous donne de l’énergie, celle de la vie. Ici et maintenant.

 

Alors accueillons notre fatigue pour mieux nous reposer, prenons le temps de la vacuité active, de la méditation, de l’éblouissement devant la beauté de ce monde, de la prière. Redevenons maître de notre temps pour vivre en plénitude notre foi, le Royaume de Dieu, ici et maintenant en n’oubliant pas de laisser à la Création son temps de repos car nous l’avons en garde par la volonté de Dieu.

Amen.

 

 

Jean Jacques DIJOUX  10 août 2025

 

 

 

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